Les élites culturelles sont appelées à une réflexion approfondie…


Johan Leman, 14 janvier 2026

Musa al-Gharbi, sociologue américain, fait partie des chercheurs en sciences sociales que j’aime voir à l’œuvre. Il ne recourt pas à toute une série de gadgets idéologiquement inspirés, momentanément à la mode, mais il revisite avec une attention renouvelée les analyses fondées sur des données produites par ses prédécesseurs, et dont l’interprétation sélective est devenue dominante. Il propose ainsi une analyse extrêmement perspicace, ne serait-ce qu’en abandonnant un discours qui oppose en permanence les 1 % les plus riches aux Etats-Unis  aux 99 % restants, et en complétant cette analyse par un angle d’approche qui ne se limite pas au 1 % des plus riches. Il l’étend aux 20 % de la couche sociale supérieure la plus aisée.
Cela permet de dégager un nouvel éclairage, tant sur ce 1 %, que sur les 19 % qui suivent, que sur les 80 % restants, ainsi que sur les rapports entre ces groupes. C’est dans une tribune de Joël De Ceulaer (JDC) publiée dans De Morgen (10 janvier 2026) qu’il est fait référence à cette perspective particulièrement intéressante.

On écrit le plus souvent — à juste titre — que le 1 % le plus riche de la planète détient un quart de la richesse mondiale. Mais, tout aussi justement — comme le remarque al-Gharbi — on peut écrire qu’aux États-Unis, 20 % de la population possèdent les trois quarts de l’ensemble des richesses du pays. Il est probable que ce rapport s’applique également à l’Europe occidentale.

Quelle est alors la différence, au sein de ces 20 % les plus riches, entre le 1 % des ultra-riches et les 19 % qui les suivent immédiatement ? Sur le plan financier, un gouffre immense sépare ces deux groupes, un gouffre plus large encore que celui qui sépare les 19 % des 80 % suivants. Mais dans l’espace public et dans le discours public, ce sont le 1 % et les 19 % qui donnent le ton. Non pas les 80 %, absents des lieux où se définissent les normes publiques, mais qui s’expriment néanmoins à travers les résultats électoraux.

Dans le débat public et dans la production des normes, le 1 % des ultra-riches défend la primauté du capital financier, tandis que les 19 % qui suivent défendent la primauté du capital symbolique (art, culture, formation). Ces deux groupes — le 1 % et les 19 % — bénéficient toutefois de manière relativement équivalente du prestige social, un privilège auquel les 80 % restants ont très difficilement accès. Il en résulte que la polarisation du discours public en Occident se joue le plus souvent entre l’élite culturelle et l’élite financière.

Étant donné la distance financière beaucoup plus réduite qui les sépare des 80 % restants, l’élite culturelle (c’est-à-dire les 19 %) s’identifie le plus souvent aux moins favorisés et se positionne principalement en opposition au 1 % des ultra-riches. À la surprise de l’élite culturelle, une large part des 80 % les moins aisés accorde cependant davantage de confiance au 1 % des ultra-riches.

Comment expliquer un tel phénomène ? La raison tient au fait qu’un parcours et une ascension fondés sur le capital financier répondent plus directement à un besoin primaire des personnes concernées, tandis que le capital symbolique (formation, langue, expression culturelle) est perçu comme tout aussi inaccessible que le capital financier. Compte tenu de cette inaccessibilité, et parfois même du mépris que certains représentants du capital symbolique affichent à l’égard du capital culturel d’une large partie des 80 %, ces derniers préfèrent accorder leur confiance au 1 % des ultra-riches (qui, sur le plan du capital symbolique, évoluent souvent à un niveau comparable au leur) plutôt qu’à l’élite culturelle.

Le 1 % des capitalistes financiers trouve ainsi souvent aisément l’occasion de diriger ses attaques contre le discours intellectuel des détenteurs de capital symbolique. « Que des figures comme Trump, appartenant à l’élite financière, rencontrent le succès avec un discours anti-élite est moins paradoxal qu’il n’y paraît. Une élite n’est pas l’autre. » (JDC)

Reconnaissons-le : il existe souvent un fossé entre l’élite culturelle (avec son capital symbolique) et une large partie des 80 %, un fossé en termes d’empathie, de langage et de formes d’expression. Et oui, cela apparaît au mieux comme déconnecté du réel, au pire parfois comme profondément hautain, précisément aux yeux de celles et ceux que l’élite culturelle prétend défendre. Cette situation mérite une attention bien plus grande dans les milieux culturels élitistes — si tant est que l’on se soucie réellement des personnes les plus socialement discriminées parmi les 80 % restants.

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